Le cirque, spectacle vivant et patrimoine, est-il menacé ?

Article, en date du 19/4/2016, trouvé sur la newsletter du SCC et disponible ici:  http://www.humanite.fr/le-cirque-spectacle-vivant-et-patrimoine-est-il-menace-604985

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Un art populaire. par Yannis Jean, Gilbert Edelstein et Annie Gysbers 

Les écoles ont leur place dans l’histoire Annie Gysbers Présidente de la Fédération française des écoles de cirque

La transmission des arts du cirque a longtemps été essentiellement familiale, un peu mystérieuse, avec un objectif professionnel prépondérant. La création d’écoles de cirque – au cours des années 1970 pour les toutes premières, puis plus massivement à partir des années 1980-1990 – correspond à l’émergence de ce qu’on appellera le nouveau cirque. Une nouvelle génération d’artistes – issus du théâtre, de la danse ou de la rue – s’approprient certains codes du cirque traditionnel (le chapiteau, le cercle, l’exploit…) pour mieux les détourner. Ils bousculent, dérangent l’ordre établi. De ce maelström naissent de nombreuses compagnies qui marqueront à leur tour l’histoire du cirque contemporain. C’est dans ce contexte qu’émergent les premières écoles de cirque. L’enseignement du cirque se dégage peu à peu de la relation de maître à disciple qui était la sienne. Des écoles voient le jour sur tout le territoire français, à l’initiative d’artistes, d’enseignants, de gymnastes, d’éducateurs… Ils ont connu des itinéraires différents et ont des approches singulières des arts du cirque, mais tous se retrouvent autour d’un enjeu : donner au plus grand nombre accès à la pratique et à la découverte sensible et concrète de cet art populaire. En 1988, 33 de ces jeunes écoles se rassemblaient pour créer une fédération nationale. Trente ans plus tard, de nouvelles écoles, de nouveaux lieux d’enseignement continuent de se créer (150 d’entre eux adhèrent à la Fédération française des écoles de cirque – Ffec).

Les écoles de cirque grandissent : elles accueillent aujourd’hui, en moyenne, plus de 200 élèves à l’année et jusqu’à un millier pour certaines ! Elles interviennent en milieu scolaire, dans les hôpitaux, les prisons, les centres médico-pédagogiques ou les centres d’hébergement. Elles sont présentes en milieu rural et dans les villes. Elles se sont professionnalisées, jouant à fond le jeu de la qualité : près de 120 d’entre elles disposent ainsi, en 2016, du label qualité délivré par la Ffec, validant des engagements forts en matière de sécurité, de formation des pédagogues… Des centres de formation professionnelle préparent des jeunes aux concours des grandes écoles, forment avec succès les artistes de demain. Ceux qui font vivre les écoles de cirque en 2016 ont donc prouvé que faire du cirque était possible partout et pour tous, dans le cadre de pratiques amateurs exigeantes et pleines de sens ou dans la perspective d’une carrière professionnelle. On pourrait penser que ce phénomène n’est pas près de se tarir, vu l’engouement populaire autour des arts du cirque et des écoles. Mais dans cette belle histoire, il y a un « mais ». Car les politiques publiques n’ont pas suivi. La reconnaissance institutionnelle et populaire des arts du cirque ne s’est pas traduite dans les faits. L’enseignement est clairement resté un parent pauvre des dispositifs d’enseignement artistique. Les écoles sont encore globalement très peu soutenues (20 % d’entre elles ne bénéficient d’aucun soutien financier et 50 % disposent d’un soutien inférieur à 20 % de leurs recettes). Alors qu’elles exigent des investissements très importants, qu’elles doivent faire vivre des équipes pédagogiques de plus en plus formées, trop d’entre elles se débattent encore dans une économie de la débrouille. Après les attentats de Paris, la Ffec recevait du coordinateur d’une école de cirque un texte fort qui disait son désarroi, son humiliation presque, en constatant que les actions ambitieuses menées pendant tant d’années d’engagement n’étaient encore perçues que comme du divertissement par un pouvoir qui se désengage de l’éducation populaire.

En ces temps troublés, de chômage, de violence et de perte de sens, il est plus que temps d’affirmer avec force cette certitude que les arts et la culture doivent être portés haut pour armer la jeunesse contre les fanatismes et autres populismes, et recréer du vivre-ensemble. Les écoles du cirque peuvent prendre leur place dans cette histoire.

 

Face au mépris, une révolution est en marche Yannis Jean Délégué général du Syndicat du cirque de création

Il y a plus de trente ans, naissait un mouvement de renouveau du cirque, et c’est en France qu’a eu lieu cette révolution esthétique du spectacle vivant. L’inventivité, la vitalité et la diversité de ses créateurs font de ce mouvement une référence de par le monde et font de la France le pays historique de la mutation du cirque. Le cirque se distingue par la pratique de techniques spécifiques qui nécessitent un entraînement de haut niveau et des temps de création plus longs, alliés à une écriture contemporaine. La spécificité du cirque réside également dans le choix de l’itinérance et du chapiteau que continuent à défendre des compagnies contemporaines. Ce choix implique des investissements lourds mais il permet de toucher un large public sur tous les territoires. Au-delà de pratiques et d’un mode de vie spécifiques, le cirque favorise, entre autres, mixité, esprit d’entraide et esprit critique. Cette révolution a vu le jour dans les marges et a pu éclore grâce à une politique active d’aide à la création et à la diffusion dans les années 1990, doublée d’une aide à la formation professionnelle (création d’écoles professionnelles délivrant des diplômes reconnus par le ministère de la Culture). L’art populaire est méprisé. Mais, alors qu’il est démontré dans les enquêtes sur les publics que nous attirons des publics des classes populaires, que nous créons du public pour le spectacle vivant, que nous attirons des jeunes, que nous avons la chance que nos spectacles rencontrent massivement le public, les budgets qui nous sont alloués stagnent depuis quinze ans.

Par ailleurs, nous subissons, comme toutes les compagnies artistiques, la baisse générale des budgets alloués à la Culture dans notre pays. En 2016, notre secteur, qui compte plus de 500 compagnies professionnelles, reçoit moitié moins de subventions de l’État qu’un seul théâtre national parisien. Ne souffririons-nous pas d’un mépris de classe ? Pourtant, le cirque de création a réussi à inventer une synthèse entre un art populaire familial et les arts contemporains les plus pointus. Alors que certains espèrent la démocratisation culturelle, nous la vivons au quotidien. Nous amenons chaque jour des milliers de personnes de toutes conditions et tous les âges dans des salles de spectacle découvrir des œuvres originales et exigeantes. Nous sommes fiers que nos spectacles rencontrent massivement le public. Mais nos compagnies connaissent actuellement de grosses difficultés pour financer leurs productions et n’ont plus les moyens d’investir. Nous représentons un art où l’exigence artistique et technique est une question de survie, et nous devons faire subir à nos salariés, artistes et techniciens une absence totale de revalorisation salariale, voire des baisses de revenus afin que les productions voient le jour. Nous ne pouvons pas continuer ainsi.

C’est au contraire parce que nos spectateurs sont majoritairement issus des classes populaires qu’il est urgent de donner les moyens au cirque de création de se développer à la hauteur de ses ambitions et de son dynamisme. L’innovation et la vitalité ne perdureront qu’à la condition d’une politique engagée de la part de l’État et des collectivités. Le public qui vient voir nos œuvres le mérite. Nos artistes qui se mettent réellement en danger pour défendre leur art le méritent. Nos entreprises, qui permettent de diffuser des spectacles sur tous les territoires et partout dans le monde, le méritent.

 

Rien n’est fait pour les cirques traditionnels Gilbert Edelstein Président du Syndicat national du cirque et directeur du Cirque Pinder 

Le cirque traditionnel, c’est-à-dire celui qui est majoritaire en France, n’est pas menacé. Il y a 15 millions de spectateurs qui viennent tous les ans au cirque, 14 millions dans les cirques traditionnels et 1 million dans les cirques d’avant-garde. Certes, le droit de place, aujourd’hui, devient prohibitif. Pour certains petits cirques, c’est difficile. Ce qu’on peut reprocher au ministère de la Culture, c’est que les subventions ne vont qu’aux cirques d’avant-garde et que rien n’est fait pour les cirques traditionnels. Pour moi, l’idéal serait que nous soyons tous traités de la même façon. Cela dit, si on respecte les législations en place, il n’y a aucun problème pour le cirque en France. Le cirque n’est pas menacé parce que notre subvention, c’est le public qui nous la donne. Le cirque qui arrive dans une ville, c’est la joie, c’est le bonheur, c’est la possibilité de voir des animaux qu’on ne verra jamais ailleurs et d’assister à leurs prouesses. Sur dix coups de fil que nous recevons, neuf sont pour nous demander si nous avons bien des animaux. À propos des polémiques récentes concernant les animaux, toutes ces associations qui nous attaquent le font pour apitoyer leurs adhérents et donateurs, et leur prendre un peu d’argent, elles n’aiment en réalité qu’un seul animal, c’est le « petit cochon rose » tirelire.

Dans les cirques, on ne maltraite pas les animaux. Ceux qui les maltraitaient n’existent plus. Nous avons été les premiers, nous, les cirques, à faire la police chez nous. C’est sous notre impulsion que les lois sur les cages ont été changées. Aujourd’hui, chaque bête doit avoir des cages de détente pour qu’elle puisse se promener. On reproche aux gens du cirque de faire faire des numéros aux animaux de la faune sauvage alors qu’on ne reproche pas à un humain de faire un saut périlleux ou à un contorsionniste de faire des contorsions. Un éléphant qui lève la patte ou qui se met sur ses deux pattes arrière, moi, je compare cela à un artiste exceptionnel. Les Anglais avaient été les premiers, sous la pression des associations, à faire une loi interdisant, dans les cirques, les animaux de la faune sauvage. Ils viennent à nouveau de les autoriser. Ils se sont rendu compte que les animaux dans les cirques étaient loin d’être maltraités et qu’en fait, les cirques entretenaient les races. Il faut savoir qu’à 99 %, les bêtes que nous avons dans nos cirques sont nées dans nos cirques. Mon fils a douze lions blancs que nous avons achetés en Afrique du Sud parce qu’ils allaient servir de trophées à des chasseurs. Les villes qui donnent pour prétexte qu’on ne peut pas nous accepter parce que nous avons des animaux de la faune sauvage contreviennent à la loi. Si le cirque se présente avec toutes les autorisations nécessaires, le maire ne peut pas les interdire. Malheureusement, cela peut gêner les petits cirques.

Le problème est souvent que les villes ne comprennent pas pourquoi il y a des cirques de même enseigne qui se produisent, si bien qu’elles ne savent plus à qui elles ont donné des autorisations. Il y a besoin d’enlever du monde du cirque tous les fossoyeurs du cirque. En tant que président du Syndicat national du cirque, je lutte contre ces gens-là.

Ce que nous demandons, c’est que chaque société de cirque qui tourne ne puisse demander une ville qu’une fois par an et que chaque cirque qui a des animaux en ait effectivement la capacité. Il faut aussi que cessent les abus d’enseigne. Il faut que le bon sens l’emporte et que les ministères de l’Environnement et de la Culture créent un label pour les cirques qui ont des animaux, de façon qu’ils puissent tourner sans dépendre de l’arbitraire de certaines municipalités. Le syndicat que je préside est à la disposition des maires qui rencontrent des problèmes.

 

Les états généraux du cirque en 2016  « Parce qu’il n’y a pas d’autres moyens que la solidarité et la lutte », afin que le cirque « reste une force vive de la création et que les artistes restent maîtres de leurs moyens de production », le Syndicat des cirques et compagnies de création organise un mouvement d’échanges : les États généreux du cirque, etats-genereux.fr

 

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